Mais au fait qui sont les deux personnes citées hier? Gervais Hélène Cahprentier, et Marceline Desbordes-Valmore?
1- Vous dire que Marceline Desbordes-Valmore est poète et conteuse n'apporte pas grand chose!
2- Si j'ajoute que Gervais-Hélène Charpentier fut l'un de ses éditeurs, ça devient déjà plus intéressant.
3- Si je vous dit que la première fut l'amie d'Arago, amie de Lamartine, etc...admirée par Rimbaud (plagiée ensuite aussi par le même Rimbaud cela vous aide un peu ?
Le feuilleton continue !
Au XIX ème siècle, le feuilleton était aussi couru qu'écrire sur son blog au XXI ème siècle.
Gervais Charpentier naît le 2 juillet 1805 à Paris. Il est issu d’un milieu aisé et cultivé de magistrats picards et, si de prime abord il se destine à la carrière
militaire, sa passion du livre l’emporte. Il choisit alors de travailler comme commis-voyageur (c’est-à-dire représentant) pour les éditeurs parisiens. En 1824, il entre chez Charles-Joseph
Panckoucke, l’éditeur des philosophes des Lumières : Diderot, Buffon, Rousseau, mais aussi celle d’Arnaud Berquin, l’un des premiers auteurs « pour les enfants ».
Après une fâcherie sans importance, le jeune représentant quitte Ladvocat et monte son premier « cabinet de
lecture » ; puis, avec l’argent gagné, il s’installe comme
libraire au Palais Royal en 1828. L’ambitieux jeune homme veut être éditeur. Il le devient, en publiant les œuvres de Chateaubriand. Toutefois, le métier est plus complexe qu’il ne le pense. Pour
lui, un bon ouvrage publié se vend sans peine, et c’est armé de cet a priori qu’il connaît ses premiers déboires éditoriaux : il perd 8000
francs avec cette édition invendue. Cette somme s’ajoute aux frais fixes dus qui s’élèvent à 48 000 francs. Dès ses débuts dans le commerce de la librairie, son passif atteint rapidement
63 019 francs ; pour un dirigeant d’entreprise, cette somme représente
une lourde dette. Fin 1830, la faillite de Charpentier en tant que libraire est avérée, mais le futur éditeur ne s’en émeut guère : il songe déjà à sa maison d’édition. Il fait preuve d’une audace incroyable, d’une
ténacité hors du commun et de très belles idées à mettre en œuvre. S’il est raillé par ses confrères, son opiniâtreté le servira car il cheminera sans se soucier des ragots. Il possède une
idée très précise de la politique éditoriale et artistique à insuffler à sa maison.
Dans la première moitié du XIXe siècle, Gervais Charpentier est un jeune blanc-bec qui n’a peur de rien ni de
personne. Les liens qu’il tissera avec Marceline Desbordes-Valmore, son premier grand auteur, révolutionneront le monde de l’édition. Pour elle, il créera « l’à valoir », il appliquera
les droits d’auteurs, et il décidera, en s’associant avec des éditeurs étrangers, de créer la vente de droits et d’organiser la diffusion à l’international à une époque où la contrefaçon
d’ouvrages fait rage. Parallèlement, il inventera sa « bibliothèque » éponyme. Charpentier, représentant, apprend à connaître les publications qui se vendent bien auprès des
marchands.
En 1831, avec très peu de moyens, Charpentier monte sa maison d’édition éponyme.
1.1- Création de la maison
d’édition Charpentier
En 1831, Gervais Charpentier
est peu connu dans le milieu éditorial. Pourtant, il possède une excellente connaissance du
fonctionnement des maisons d’éditions parisiennes. Gervais Charpentier sait ce qu’il publiera plus tard. Il connaît bien la réussite des parutions pour enfants d’Arnaud
Berquin, un auteur qu’il admire pour son écriture et surtout pour son audace éditoriale. Il est admiratif du succès de la parution mensuelle L’Ami des enfants, pré-vendue
grâce à une souscription. Si Charpentier est un adepte des berquinades, il est avant tout ébloui et captivé par le
savoir-faire de l’écrivain et publiciste d’envergure qu’a été Arnaud Berquin. De son côté, Marceline, qui ne connaît pas encore Charpentier s’inspire déjà du style de l’auteur pour écrire ses
contes. Elle imite le réalisme parfois sensuel, mais souvent dur et sans pitié, avec lequel Berquin décrit le petit monde des enfants.
Dès la création de sa maison,
Charpentier prévoit une perspective évolutive à courte échéance. En homme d’affaires avisé, il envisage son essor artistique et économique. Aussi, pour la développer de façon pérenne, désire-t-il
réaliser la prouesse de Berquin. Il veut cibler de nouveaux lecteurs-acheteurs. En ce début de XIXe siècle, il aimerait conquérir l’enfant lecteur par le biais de ses parents, qui sont
les réels acheteurs. Pour attirer ce nouveau lectorat, il crée donc Le conteur, une parution mensuelle. De plus, il désire fonder sa
« bibliothèque », il aimerait qu’elle soit à l’image de celles de Panckoucke et de Ladvocat :
Avec la création de la Bibliothèque Charpentier en 1838, il est
à l’origine d’une véritable révolution technique, commerciale et éditoriale […]. La Bibliothèque Charpentier entend « fournir à l’histoire ses classiques modernes » : elle
fait la part belle aux auteurs du mouvement romantique […]
S’il sait ce qu’il veut, il sait aussi ce qu’il refusera : vivre avec faste et éclat.
Il exclut de finir ruiné comme Ladvocat, son ancien employeur. Dès les débuts de sa maison, le jeune éditeur se montre donc peu dispendieux. Toutefois, en 1830 il subit une faillite. Cette année
est celle dont il se souvient tout au long de sa carrière comme celle de son premier et unique dépôt de bilan :
Il [GC] a dû déposer son bilan en 1830, avec un actif de 34 885 francs et
un passif de 67 019 francs dus à Paulin, Barba et surtout Ladvocat envers lequel il est redevable de 42 073,50 francs. Il a selon ses comptes, perdu 8000 francs dans l’édition des
œuvres de Chateaubriand, mais il obtient finalement que sa dette soit annulée en Août 1831.
Une fois sa créance effacée, Charpentier monte sa maison d’édition, et il souhaite
devenir un éditeur connu.
1.2- Les risques
conjoints des débuts
La rencontre entre Charpentier
et Desbordes-Valmore est aussi le résultat d’un événement malheureux : celui de la crise de la librairie. À cette époque Marceline Desbordes-Valmore crée de courts écrits moraux comme
ceux parus avec succès au XVIIIe siècle. Après l’épisode rouennais, où les rumeurs à son encontre (sa production littéraire porterait malheur) ont été rudes, elle désire à nouveau être
éditée pour résoudre ses problèmes financiers. Charpentier ne peut et ne veut pas trop payer ses écrivains. Le premier contact entre l’éditeur et la poète se réalise par l’intermédiaire de
Jacques Arago, homme de lettres et ami des Valmore, qui écrit à Amable Tastu :
J’ai donné un volume [de L’album du jeune âge] à Monsieur
Carpentier (sic.) pour quelque argent qu’il a bien voulu m’offrir.
En 1832 est signé le premier contrat entre Gervais Charpentier, éditeur encore peu connu des
libraires et de ses pairs, et l’auteure, peu vendue à ce moment. Cependant, s’il rémunère parcimonieusement Marceline, il la publie et lui paie régulièrement son dû. Toutefois, dès 1833, avant
son second séjour lyonnais, se lisent dans leurs échanges les premières récriminations de la part des Valmore. Ils les adressent par l’intermédiaire d’Arago en souhaitant que Charpentier
réagisse. L’objet de leur ressentiment est le « mauvais paiement » du livre intitulé Mes pleurs édité par « Carpentier » :
Le 6 janvier 1833
Mon cher Arago,
Marceline est tellement affairée qu’elle me charge de vous répondre.
Elle vous remercie mille fois du traité conclu par vous qu’elle approuve dans tout son contenu ; seulement elle vous dit en confidence qu’elle avait compté sur la somme entière pour remettre
les 500 F. […] Mr Charpentier a oublié de spécifier les 25 exemplaires gratuits qui reviennent à Marceline. Elle désirerait un mot signé de Mr Charpentier qui le lui
assurât. De plus elle exige que les épreuves lui soient soumises. Ainsi voilà les trois articles sur lesquels elle insiste et qu’elle vous prie d’exiger de Mr
Charpentier.
Il s’est trompé sur le titre, le voilà tel que Marceline l’a
pensé :
Les pleurs et non Mes
pleurs. »
Dans cet extrait, malgré une situation financière difficile, la poète se montre exigeante en affaires, oubliant le contexte dans lequel ce premier contrat a été
signé. Néanmoins Charpentier accepte ; il aime le style des poésies. Il souhaiterait aussi publier des
contes. Il croit au succès de Marceline Desbordes-Valmore. Malgré les tensions dues à leur orgueil réciproque, il pressent combien leur association peut être intéressante. Aussi pour préparer commercialement la vente des Pleurs, Charpentier demande-t-il à son
auteure d’écrire à Alexandre Dumas. Il voudrait que ce dernier préface le recueil. Dumas accepte volontiers car il connaît et admire la poésie bordésienne. De plus, les deux écrivains
entretiennent une relation amicale.
Charpentier, en éditeur et publiciste averti, sait quelle est la valeur artistique de
Marceline et quelle est sa place particulière dans le milieu littéraire de cette époque. Il expérimentera aussi une nouvelle manière d’entreprendre l’édition de livres. Marceline
Desbordes-Valmore n’a jamais craint la nouveauté pour écrire des poèmes :
Elle avait bien quelques exigences en matière d’écriture, un regard
réflexif et critique sur sa propre pratique, mais elle s’est toujours abstenue de toute déclaration d’intention, ne voulant ni désarticuler l’alexandrin, ni mettre le bonnet rouge au
dictionnaire, ni tordre le cou à la rime.
Marceline Desbordes-Valmore écrit ce qu’elle ressent et elle reste discrète. Néanmoins, ses
exigences artistiques et littéraires, si humbles puissent-elles paraître, représentent indéniablement une force et un atout. Ce sont des qualités qui séduisent Charpentier. C’est donc bien la
sincérité avec laquelle elle écrit qui force l’admiration de ses contemporains.
Tous les écrivains admirent la puissance poétique de l’auteure et sa discrétion. De
Sainte-Beuve à Victor Hugo, les pairs de Marceline sont prêts à l’aider. Gervais Charpentier le sait, et il en use. Cependant, leur collaboration va au-delà ; elle se transforme en
amitié. De façon exceptionnelle, l’éditeur « présenté comme le plus mauvais caractère de Paris, traitant auteurs et libraires sans ménagement[...] » accepte toutes les demandes faites par l’auteure, comme pour Les Pleurs. Grâce à ses réponses souvent positives aux demandes de la
poète, son catalogue éditorial s’étoffe de nouveaux titres. En 1833, trois ouvrages de Marceline Desbordes-Valmore sont publiés chez Charpentier :
Le catalogue (1833) annonce la publication de Isolier ou le
droit d’Aînesse, 2 vol. et Trois jeunes filles, Veillées des Antilles, 1 vol., - deux volumes de La Veillée des Antilles avaient déjà parus en
1821. »
Charpentier publiera le plus souvent possible l’auteure. Il connaît l’état de ses
ressources. C’est la raison pour laquelle, le 5 décembre 1833, elle lui adresse une demande peu conventionnelle. En effet, elle voudrait retirer du catalogue ses « pièces » pour pouvoir
les revendre à un autre libraire. Cette requête inattendue sera suivie d’autres, tout aussi peu communes :
Il faut que vous soyez assez bon, Cher Monsieur, pour venir causer
avec nous. Vous connaissez la gravité de notre position et je sais l’intérêt que vous y prenez. Me laisserez vous sans en être blessé contre moi, disposer de la vente du Droit d’Aînesse, et aussi
des trois nouvelles des Veillées des Antilles ? Un libraire que je vous dois de connaître désire les acheter et demande une très prompte
réponse.
Gervais Charpentier accepte.
En 1834, il demande alors à l’auteure de compléter l’ouvrage,
d’ajouter d’autres textes à destination des enfants. Il élabore ainsi le contenu du [Le] livre des petits enfans, leçons du premier âge. Cet ouvrage comporte deux
innovations : il est publié dans un petit format et il ouvre la Bibliothèque Charpentier. Le premier aspect précurseur de cet ouvrage est son
format : Charpentier veut publier de beaux ouvrages à
l’attention de la cible la plus large possible. Il désire donner la possibilité d’accéder au livre au plus grand nombre de lecteurs potentiels. Ainsi pense-t-il avec beaucoup de pertinence la
création de sa maison.
D’une part, l’éditeur se constitue une « écurie ». D’autre part, il calcule de près le coût de revient de ses livres. Il les souhaite le moins
onéreux possible sans sacrifier la qualité matérielle des ouvrages. Cette politique artistique et éthique sert des fins toutes mercantiles. Il est indispensable d’aimer les écrits de ses auteurs
pour savoir vendre leurs œuvres afin que l’entreprise devienne économiquement rentable :
Homme de tempérament, de caractère irascible lorsqu’il s’agit de défendre
ses intérêts en matière commerciale, Gervais Charpentier montre la voie de la modernisation de l’appareil éditorial. Ce rôle de pionnier est dû à sa vaste culture littéraire – nationale
et européenne -, à son sens du commerce – qui va le conduire à innover de manière parfois excessive, mais toujours positive en matière des règles régissant alors l’édition – et à sa
position « intermédiaire » dans le monde de l’édition.
Pour parvenir à ce résultat, il
aura repris quelques idées laissées précédemment pour compte. C’est ainsi qu’il met en œuvre Les Conseils aux
libraires de Charles Nodier. Ce dernier demandait aux éditeurs de créer des « Bibliothèques
choisies ». En 1833, c’est ce que réalise Charpentier. Il crée de façon officielle ses premières « Bibliothèques » :
Il s’agit […] pour Charpentier de composer une bibliothèque
choisie ainsi que l’avaient précédemment constituée les libraires – collection de classiques grecs, latins, français ou italiens – avec cette nouveauté majeure : « Fournir à l’histoire
littéraire ses classiques modernes ». Ainsi que l’écrira plus tard un des principaux collaborateurs de Charpentier, le but de la collection est d’extraire de l’ensemble de la production
éditoriale des œuvres durables, « celles qui se recommandent par une solide valeur littéraire et morale, qui nourrissent l’esprit en le portant à la méditation et à l’étude », autant de
valeurs qui guident Charpentier dans ses choix. Charpentier a donc le souci du « canon » dans l’ensemble de la production romanesque. Ces œuvres durables sont, pour Charpentier, celles
des auteurs du mouvement romantique. Avant 1840, ils occupent une place très faible dans les librairies.
Charpentier débute, mais son exigence artistique est portée à son acmé. D’un point de vue
financier et technique, il désire abaisser le coût de production du livre pour pénétrer un nouveau marché en ce qui concerne cette littérature ; tout en conservant, à l’instar des imprimeurs
humanistes, des ouvrages « beaux à l’œil », il est donc attentif au grammage et à la typographie. Gervais Charpentier désire mettre en œuvre
d’autres idées novatrices pour le livre. Le fait de changer de papier, donc de format de pliure à la page, est en soi une découverte.
La modification du format des livres provient, d’une part, d’une nécessité financière et,
d’autre part, de la publication du Livre des petits enfans, principalement destiné à de petites mains. Sans le vouloir, Marceline Desbordes-Valmore
est à l’origine de ces transformations. Cependant, et bien qu’elle soit publiée par Charpentier dès 1833, le patronyme de Desbordes-Valmore n’apparaît dans les catalogues
cités par Isabelle Olivero que pour la recension bibliographique de 1842 : l’année de la première réédition de ses Poésies préfacées
par Sainte-Beuve.
En décembre 1835, après l’incendie de la rue du Pot de Fer, où Charpentier avait perdu
plusieurs milliers de volumes, la poète lui écrit :
22 décembre Lyon
« Je n’ai pas besoin de vous dire, Bon Monsieur Charpentier, que
vous savoir malheureux est une chose qui aggrave mes peines, mais j’ai besoin de vous le prouver autant qu’il en est en mon faible pouvoir […] Si nous avions autre chose que les dettes de notre
ancien directeur à payer sur notre travail, je vous enverrais de l’argent. Cette joie m’étant refusée, je vous envoie par cette lettre la quittance des derniers trois cent francs, que mon mari
avait accepté pour les Nouvelles Anglaises […] ».
Le jeune éditeur fut profondément touché de cette offre naïve et
généreuse. « Inutile de dire, a-t-il écrit, au dos de la lettre, que je refusai les 300 francs de cette admirable femme. »
D’une part, cette lettre prouve l’estime mutuelle que se portent Gervais Charpentier et
Marceline Desbordes-Valmore. D’autre part, le nombre de leurs publications communes est de huit titres, et seule la réédition
des Poésies reste référencée :
Entre 1833 et 1839, Gervais Charpentier publie tous les ouvrages écrits par Marceline. En 1836, il
édite aussi une adaptation libre de nouvelles anglaises par Marceline Desbordes-Valmore : Le salon de Lady Betty, et autres
nouvelles. Gervais Charpentier désire
« choisir ces œuvres [qui entrent dans ses bibliothèques] en fonction de critères moraux autant que littéraires [est] faire acte d’éducation ». La valeur morale d’un ouvrage est l’un de ses critères de choix car, pour lui, le livre doit éveiller l’honnête homme :
Charpentier sélectionne les livres en fonction de trois
critères : le plaisir, forcément lié dans son esprit à la méditation, et l’étude « pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire littéraire ». C’est uniquement de cette façon
qu’il entend conserver au livre sa noble fonction. Le livre, le « bon livre », doit être « substantiel et profond, d’une grande et solide
valeur.»
La morale, la profondeur d’un écrit et le souci d’éduquer forment l’ensemble des préceptes
moraux et éducatifs des contes de Marceline Desbordes-Valmore. De plus, pour Charpentier, une bibliothèque correspond aux critères suivants :
L’idée que Charpentier se fait d’une « Bibliothèque » ne s’arrête donc pas à un choix de livres. Instrument de la culture par excellence, la
bibliothèque de l’honnête homme doit être le reflet de son bagage culturel. En conséquence, il affirme que ses choix ne seront pas guidés par la popularité d’un auteur, mais bien plutôt par ce
qu’en diront les plus avisés de son temps.
L’entente entre l’éditeur et l’auteure est grande. Elle provient d’abord d’une vision
commune de l’existence. Puis ils ont en commun la manière de concevoir l’objet comme le contenu d’un livre. Pour eux, ce dernier doit être un outil éducatif et imaginatif : il doit
transposer le rêve, permettre d’accéder au savoir et initier à la vie.
Leurs métiers sont différents et complémentaires. Cependant l’un comme l’autre désirent
ardemment pouvoir en vivre. À cet égard, tous deux inventent et créent l’opportunité et le besoin chez les lecteurs. En effet, ils ne se contentent pas d’écrire ou de publier, puis de vendre un
écrit : ils désirent aller plus loin dans l’éducation. Pour que cela puisse être, le livre doit devenir un objet moins luxueux, donc moins onéreux. Grâce à son format, Gervais Charpentier
peut abaisser le coût de ses ouvrages. Cela lui permet de les produire puis de les diffuser de manière massive :
Deux ans après le lancement de La Presse, soit en 1838, c’est
sur le marché du livre que s’opère, et portée par un semblable esprit, une autre révolution : Gervais Charpentier fait paraître sous un format d’impression qui permet de concentrer le
contenu de deux in-8° entre douze et quinze francs, le premier titre d’une collection de romans à succès à 3, 50 fr. le volume, qui en comptera bientôt quatre cents. C’est qu’il s’agit, sans
doute de faire pièce aux pratiques de contrefaçons qui depuis la Belgique et la Suisse continuent d’inonder l’Europe d’ouvrages à bon marché aux dépens des éditeurs parisiens et de leurs auteurs.
C’est aussi qu’il s’agit d’ouvrir au livre la voie royale du grand public en train de se dessiner et que les cabinets de lecture, dont le nombre est pourtant considérable dans les grandes villes,
ne suffisent pas à alimenter en lectures de divertissement. L’extension et diversification du lectorat potentiel, qui coïncident avec divers progrès technologiques abaissant les coûts de
production, ont très vite incité quelques éditeurs entreprenants à lancer sur le marché des séries de livre à bas prix. […]
Mais c’est bien à Gervais Charpentier que revient le mérite
d’avoir produit dans le monde du livre l’équivalent de la révolution que Girardin et Dutacq ont déclenchée dans le monde de la presse journalistique.
Les droits d’édition du premier recueil de contes de Marceline, Le Livre des petits
enfans, semblent avoir été revendus aux « libraires Louis Hauman et Comp°.» à Bruxelles. L’ont-il réellement été ou les libraires belges se sont-ils octroyés le droit de reproduction de
l’ouvrage (la contrefaçon) ? Grâce à sa biographie, on connaît les liens qui unissent Marceline Desbordes-Valmore à Bruxelles : à cette époque
Prosper y est en tournée. D’une part, connaissant ses besoins financiers et son désir de justice, il paraît peu vraisemblable qu’elle ait pu laisser réaliser une contrefaçon. D’autre part, cela
paraîtrait encore plus invraisemblable de la part de Charpentier. En effet, par exemple, l’éditeur n’hésite pas un instant à attaquer Gosselin devant le tribunal pour contrefaçon. Charpentier,
quant à lui, dénie la possibilité de publier Deux Faust qui est un autre titre pour le Faust de Goethe,
lui-même annoncé au catalogue Charpentier. Le tribunal n’accède pas à la requête de Charpentier ; toutefois chaque fois qu’il le jugera nécessaire, l’éditeur ira devant le tribunal pour
défendre ses droits :
Ces épisodes judiciaires illustrent le rôle joué par Charpentier pour
imposer dans le monde du livre la figure et les pouvoirs de l’éditeur.
Pour ces raisons, entre autres, il semble que les droits du Livre des petits enfans aient été revendus. Un ouvrage contrefait change peu ou prou de contenu, voire de titre, comme pour le Faust de Goethe. Les parutions française et belge du Livre des petits enfans sont identiques : les pages de garde
sont semblables, outre le patronyme de l’éditeur et le lieu d’impression. Aucun terme rédigé par Desbordes-Valmore n’a été transformé. La vente des droits de Charpentier aux libraires Hauman
semble une hypothèse plus vraisemblable que celle de la contrefaçon. Si c’est bien le cas, il convient de souligner combien ce fait reste rare, comme le rappelle Bernard
Edelman :
[…] La liberté d’expression [lui] permettait en tout état de
cause de [le] reproduire […] cette lecture pouvait se recommander de la formule de l’article II de la déclaration des droits de l’homme, selon laquelle « tout citoyen peut parler, écrire et
imprimer librement sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi.[…] On pouvait donc soutenir que tout citoyen pouvait imprimer librement les ouvrages
d’autrui
Les libraires Hauman et compagnie respectent la première version publiée dans le pays
d’origine de l’auteure. L’apport de l’éditeur Charpentier se perçoit dans le respect de la typographie de l’impression belge. En effet, Gervais-Hélène Charpentier a dû veiller aussi à cet aspect,
lui-même ayant déjà acheté des ouvrages en vue d’une réédition. Il sait qu’en réimprimant les contes et en changeant le format d’édition, la qualité du papier et les caractères d’imprimerie s’en
ressentent. Il est donc probable qu’il demande, s’il en revend les droits éditoriaux à l’étranger, que l’on préserve la qualité des ouvrages de « sa
Bibliothèque » :
Dans le format in-18 Jésus [dit Jésus Velin ou format Charpentier]
l’espace typographique est rentabilisé au maximum de ses possibilités. Il ne faut pas perdre de place, c’est sans doute ce qui porte ses contemporains à qualifier les éditions charpentier
« d’éditions compactes ».
La nouveauté consiste en effet dans la capacité de matière que ce format
peut contenir tout en donnant une édition de qualité, une véritable édition « de luxe » selon les premières critiques de la presse, et de ses collègues, tel
Werdet.
L’éditeur veut sauvegarder la qualité de son invention, et sans doute aussi préserver un mode éditorial révolutionnaire qu’il aura initié et mis au point, qui
est actuellement appelé « le capitalisme d’édition », selon
l’expression de Jean-Yves Mollier.
Cet aspect capitaliste paraît déranger Francis Ambrière qui, dans Le Siècle des Valmore, dépeint Gervais
Charpentier comme un homme de peu de scrupules, épuisant l’auteure. Francis Ambrière résume en une phrase - une partie - de la réalité de la situation : « Il fallait bien que Marceline
se montrât docile et qu’elle s’acquittât envers lui avec la même exactitude qu’il avait mise à honorer ses dettes ». La situation
paraît banale. En revanche, au début de cette partie, j’ai souligné un autre aspect de la relation de l’auteure avec ses éditeurs : Marceline Desbordes-Valmore ne se montre pas spécialement
docile à leur égard, tant elle est peu rigoureuse. Le libéralisme de Gervais Charpentier n’entre pas en compte dans leurs relations. En effet, l’éditeur accepte et comprend la fatigue récurrente
de l’auteure provoquant ses