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Passionnée de littérature, il me faut vous avouer une chose : je
n’aime pas Proust. Avec lui, je m’ennuie vite. Ses descriptions des mœurs et des mondanités campagnardes ou citadines me rappellent des mots dont le sens sent la poussière. Je vais ici donner
quelques-uns de ces termes : raison, silence, calme, promenade « avec ». Le souci est que, dans ses romans, « l’avec » est rarement l’être l’aimé. Or, quoi de plus morne que
de devoir se balader dans la douce campagne accompagné d’une personne ennuyeuse à souhait ? Critique littéraire, Marcel Proust publie un pamphlet intitulé
Contre Sainte Beuve dans lequel il dénonce l’usage, sans doute un peu excessif, que Charles-Augustin Sainte Beuve
fait de la biographie quand il rédige ses propres critiques. Toutefois, comment étudier les écrits d’un auteur si l’on ne connaît pas sa vie, si l’on ne peut à aucun moment relier écrit, fiction
et biographie ? À ce sujet, je rejoins la pensée de Michel Delon :
L’histoire de la littérature doit se garder de deux illusions rétrospectives : abstraire les écrivains des combats qui ont été les leurs, pour les livrer à des
conversations de bon ton […], ou [.. .] les réduire à des antagonismes de doctrine en oubliant la réalité sensible de leur vie et de leur création[1].
Ah, Proust ! L’ambassadeur de la perfection narrative, et celui du tout littérature, dieu des lettrés avec Barthes. Ce dernier, outre sa subtilité, a l’immense avantage de partager
simplement sa théorie, mais Proust… C’est un peu comme si l’on m’expliquait combien Céline est un auteur de grande envergure. Pour être honnête, on m’a souvent dit cela. Je dois être rétive à
tout dogme, fut-il d’ordre littéraire. De fait, pour Céline, je n’ai jamais su différencier sa narration vociférante, de son comportement obscène.
La littérature, qu’elle soit construite sous forme d’essai, de roman ou de poésie, me séduit dès qu’elle invite au voyage intellectuel ou sensitif. Ce, par la possibilité imaginative qu’elle
produit, ainsi que la force créative qu’elle engendre chez les lecteurs. Pourtant, à bien réfléchir, elle reste un ensemble de mots et de termes accolés les uns aux autres. Néanmoins, quand ces
derniers sont simplement agencés et mêlés à une intrigue bien structurée, cela donne un excellent roman, pamphlet ou essai , la liste est non exhaustive.
De fait aimer le livre, contenu et objet, pour ce qu’il recèle de beautés, de trésors cachés à découvrir page après page est l’apanage des simples, des béotiens courant encore
après une feuille voletant au vent. Ces êtres sont de la trempe de ceux qui s’enferment avec Sylvie Germain, par exemple. Ils découvrent, ébahis, la puissance vitale de certains habitants de HLM
crasseux, qui sont aussi – surtout – des siffleurs d’oiseaux hors normes. Les personnages de Germain sont souvent en proie à l’absurdité du monde, pourtant ils tentent de rebondir vers
un ailleurs improbable.
Les héros bordésiens, eux aussi, côtoient l’incohérence. Les caractéristiques offertes à ses personnages et la dure tendresse (oxymore) de l’écriture de Marceline
Desbordes-Valmore me saisit, me bouleverse. Son moralisme m’énerve. Elle est seule à expliquer au lecteur combien l’enfance reste gravée de façon imperceptible, omniprésente, au fond de tout
être. Marceline Desbordes-Valmore est plus connue pour sa poésie érotique que pour ses récits enfantins. Dans ses contes, elle démontre l’impact de notre inconscient sur nos actes quotidiens. En
1900, Sigmund Freud théorise cette notion d’inconscient et la décrit dans L’interprétation des Rêves. Marceline publie ses premiers contes en 1822. Son dernier paraît dans le Musée des familles en 1857, il est intitulé Gina ou le danger des fleurs.
La petite Fadette de George Sand fut mon premier vrai livre de grande : j’allais avoir huit ans, il me fut offert par ma tante Fanny.
La petite Fadette est aujourd’hui un livre usé, corné, dont la couverture est laminée de tant de lectures. Chez
Sand tout me fascine. Son courage, sa liberté d’opinion, ses excès, sa sincérité et sa lucidité. En cela, il était normal qu’elle admirât Desbordes-Valmore. De
Melle Merquem aux Maîtres sonneurs en passant par La reine Coax ou Le chêne
parlant, j’ai lu Sand
in extenso, mémoires et correspondances diverses, voire agendas compris !
À neuf ans, j’ai découvert la science sans le savoir au travers d’ouvrages écrits par un certain Albert au patronyme imprononçable, et par ceux d’un autre homme : Primo Lévi. J’aime ce que
ces personnes m’expliquent. Avec eux, rien n’est vraiment très précis, et rien n’est immuable. Je suis vraiment très heureuse de faire la connaissance d’Albert. Il a découvert quelque chose que
je vis : il explique très bien la lumière. Par exemple, il raconte que la lumière d’un corps chauffé se transforme en énergie lumineuse. Il dit aussi que le temps, en fonction de la lumière
toujours, est un concept relatif. Cet Einstein, me passionne ; même si je ne comprends pas tout, je sais qu’il a raison, car je vis ce qu’il écrit. Primo Lévi a l’air plus sévère, mais comme
il est juif comme mon père, je comprends. Il aime beaucoup lire lui aussi, et il est soumis à tout un tas d’interdits. En revanche, il mange des tranches de jambon le jour du Shabbat, et porte
des chemises noires pour être comme les fascistes. Il veut mener une vie tout à fait normale.
Après ces scientifiques géniaux, qui vulgarisent leur savoir comme peu de personnes ont su (pu ? ) le faire, j’ai enfin lu un auteur contemporain, Patrick Cauvin. Lire
Cauvin, c’est parcourir l’enfance du monde, et le monde de l’enfance. Ses héros, aux statuts sociaux éloignés les uns des autres, sont là pour se rencontrer. Tous se baladent au gré des
balbutiements de l’humanité et vont de petites erreurs en impardonnables lâchetés. Qu’ils soient père de famille, homme d’affaire ou enfant surdoué nous nous reconnaissons en eux. Ses personnages
parcourent la terre et soulèvent au passage tous les préjugés. Ses intrigues décryptent la folie du monde adulte et responsable, éducateur inconséquent qui entraîne l’enfant soldat au terrorisme
(Killer Kid) ou l’enfant tisseur vers l’inéluctable mort (Le Sang des roses). De son écriture fluide, de son style leste et caustique, Cauvin dévoile au fil des pages l’horreur de l’inhumanité bien pensante, et il déjoue les
pièges de la compassion. Aucun tabou ne résiste à ses narrateurs. L’écrivain sait le secret mortifère : Nous allions vers les beaux jours, son œuvre la plus aboutie, retrace le machiavélisme de cette « ville balnéaire pour juifs » créée en 1944 :
le camp d’extermination de Terezin. Ce livre, écrit sous le pseudonyme de Cauvin, dévoile l’ampleur des objets d’étude du philosophe Claude Klotz.
Le noir, chez Cauvin, rejoint l’humour, et entre rires et larmes, dans ses ouvrages, la vie est. Il en est de même dans les romans de Fred Vargas. Il faut prévenir son lecteur ? Soit : je ferais à son égard une critique qui sera encore moins objective que celles réalisées pour les précédents auteurs cités.
Reconnue comme la reine absolue du polar français, elle confirme en tout point ce que j’écrivais en préambule : comment pourrait-on scinder l’écrit, si fictionnel soit-il, de l’esprit qui le
crée ? Fred est un écrivain incontournable. Romancière baroque, précise et rigoureuse ; ses intrigues comme ses personnages sont flous, mouvants ; leurs vies semblent
invraisemblables. Fred donne à ses lecteurs la possibilité de toucher du doigt ce que Frederico Fellini appelait le sens de la vie. Vue par José Luis Sampedro, cette expression prend de
l’ampleur. Le Sourire Étrusque
a, depuis huit ans, pris place aux côtés de Fadette. José-Luis Sampedro est
économiste et auteur. Cet homme est avant tout un humaniste, raconteur des petits riens de l’existence, de ceux qui transforment radicalement nos vies.
Après avoir cité mes coups de cœurs et autres atermoiements littéraires, il devient peut-être plus simple de comprendre que, si l’on m’explique avec force snobisme combien
Le Voyage[2]
est un livre génial, je prends la fuite : la littérature sert parfois de
repère aux cabotins. Proust, Céline et Dantzig compris, quelle qu’elle soit, la littérature ouvre l’esprit. Avec elle, on critique, on analyse, on voyage, et l’on savoure l’existence de nos
héros. Ils nous ressemblent obligatoirement, ils sont crées pour nous par d’autres (mimesis et catharsis).
[1] Delon (Michel), « Écrire : des Belles-Lettres à la littérature », dans Littérature française, dynamique et histoire, sous la direction de Jean-Yves Tadié, Paris, Gallimard, 2007, p. 53.
[2] Ainsi appelé, car celui qui s’exprime laisse tomber le « au bout de la nuit » de façon à souligner que ce pavé fut lu et apprécié à sa juste valeur.
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